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Céréales : Pour que le blé dure

Trois millions de personnes en consomment au moins une fois chaque jour. Lors de sa venue à Nîmes en décembre dernier, le directeur du Club Demeter et chercheur à l’Iris, Sébastien Abis, a rappelé le rôle du blé dans l’alimentation à grande échelle et ses débouchés commerciaux. Une question relative autant à la déstabilisation de zones de conflit, aux urgences environnementales qu’au cours du pétrole, au-delà de sa fonction première de céréale nourricière.

2017_3633-4Explosion démographique, troubles géopolitiques, dérèglement climatique… Autant de données que le marché du blé doit prendre en compte et auxquelles il doit s’adapter. Balayant quelques siècles d’interaction entre ces différentes composantes, notamment dans le bassin méditerranéen, Sébastien Abis voit sur le long terme : «Il faut avoir à l’esprit des tendances longues malgré la perspective actuelle. Trois quarts de la production de blé sur la planète sert encore à nourrir les hommes», indi­que le spécialiste des enjeux alimentaires mondiaux et de leur répercussion sur le plan géopolitique.

13 000 bouches supplémentaires chaque heure
Alors que l’Europe a longtemps fait figure de puissance politique et militaire, il y a encore un siècle, sa suprématie a notamment basculé au profit de l’Asie, boostée par sa croissance économique exponentielle. «Les échanges commerciaux sont aujourd’hui plus forts entre pays du Sud. Les trois quarts du commerce international agricole se font par la mer», indique-t-il. Considérant l’immensité marchande que constitue le Pacifique, Sébastien Abis évoque ce «flux qui redessine l’agriculture mondiale.» L’Afrique n’étant plus «contrôlée», il faut «gérer ses instabilités et ses turbulences.» En gros, s’adapter à une nouvelle donne géostratégi­que commerciale. Et au décuplement de la population mondiale. «Aujourd’hui encore», rappelle le directeur du club Demeter, «12 à 13 000 bouches supplémentaires sont à nourrir chaque heure !» Un élément à recontextualiser dans le nouvel ordre de répartition de la population à l’échelle de la planète. Plus urbain que rural, le monde a vu la croissance des villes tirer la consommation des céréales à la hausse, dont celle du pain. La «praticité» du blé expliquant en partie ceci. Cette «cassure territoriale» en­tre villes (essentiellement littorales) et campagnes (marginalisées politiquement) ne se fait pas sans conséquences, parfois spectaculaires, com­me la révolution tunisienne de 2010-2011, «partie des campagnes.» Autre exemple criant, la Chine. «Une cassure qui porte en elle les germes des turbulences politiques», assure le chercheur. Des germes malheureusement porteurs de drames humains et de catastrophes économiques dans une zone comme le territoire syrien, où «en cinq ans, la moitié de la population a plongé dans l’insécurité alimentaire et la pauvreté.» Quand les infrastructures manquent et qu’un peuple souffre de faim, l’instabilité politique et l’insécurité ont déjà fait leurs ravages.

Nouvelle géopolitique des ressources
Alors que la demande alimentaire mondiale progresse, «on est loin du pic des prix des céréales, du sucre, de l’huile…», note Sébastien Abis. La dynamique n’est «guère réjouissante quand on est producteur.» Depuis trois, quatre ans, les prix sont en effet à la baisse, alors qu’une augmentation de 70 % de la production agricole sera nécessaire d’ici 2050, atteste le chercheur, d’après les estimations de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) qui a prévu en 2009 une demande de céréales (pour la consommation humaine et animale) d’environ 3 Mds de tonnes d’ici 2050.
La production mondiale de blé a même été «multipliée par sept depuis 1915.» Celle-ci est en constante augmentation depuis 10 ans, atteignant 750 Mt relève Sébastien Abis, là où la demande a progressé de 150 Mt sur la même période. «Depuis 2013, la production est supérieure à la consommation, mais avant, cela arrivait une année sur deux», note-t-il. «Les récoltes sont désormais abondantes dans les greniers du monde, car il n’y a pas eu de choc climatique, sauf en France.»
La tendance des prix au recul s’expliquant par cet «effet boomerang» et par le prix corrélé à celui du pétrole et du fret maritime, explique Sébastien Abis.
«Les céréales n’ont rien à envier au roi pétrole !», lance le spécialiste, justifiant une existence de 10 000 ans pour les unes quand la seconde ressource date «seulement» de 150 ans. Une préexistence de fait qui se heurte pourtant aujourd’hui à un investissement agricole global moindre. Certains pays jouent de leur poids politique et de leur situation géographique stratégique pour s’imposer comme puissances exportatrices. La Russie est de ceux-là. Devenu le leader mondial en 2016, doublant les Etats-Unis et l’Union européenne, elle peut lorgner aussi bien sur l’Asie du Sud-Est (Indonésie, Thaïlande, Malaisie, Philippines…) qui représente un demi milliard d’habitants, autant de consommateurs potentiels, et faire son retour au Moyen-Orient, en Syrie notamment. La realpolitik s’applique aussi sur une stratégie «céréale» en vue de conquérir les estomacs et de fidéliser une clientèle, estime Sébastien Abis. Une forme de diplomatie agricole en somme, pour l’auteur qui rappelle, s’il était encore nécessaire, que «l’agriculture reste la seule pourvo­yeuse de nourriture pour l’homme et l’animal.» 

Philippe Douteau

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